Plus de 130 pays explorent une monnaie numérique de banque centrale. Quelques-uns en ont déjà lancé une (Bahamas, Nigeria, Jamaïque), la Chine mène le pilote le plus avancé avec l’e-CNY, et la zone euro prépare l’euro numérique.
Qu’est-ce qu’une Monnaie Numérique de Banque Centrale (MNBC) ?
Une Monnaie Numérique de Banque Centrale (MNBC), ou CBDC (Central Bank Digital Currency) en anglais, est une forme de monnaie émise directement par une banque centrale, mais sous format numérique. Contrairement aux cryptomonnaies privées comme le bitcoin, une MNBC est une créance sur la banque centrale, adossée à l’État, et vise à compléter les moyens de paiement existants, sans pour autant abolir les billets et pièces physiques. Elle est conçue pour avoir la même unité de compte que la monnaie nationale en vigueur Source.
Le point clé est institutionnel : une CBDC est pensée comme une forme de monnaie publique numérique, à la différence des dépôts bancaires privés ou des crypto-actifs non souverains. Elle représente une modernisation de l’infrastructure monétaire, offrant une alternative numérique à l’argent liquide et aux dépôts bancaires traditionnels.
On distingue généralement deux grandes familles de MNBC :
- Les MNBC de détail (retail CBDC) : destinées au grand public, aux particuliers et aux commerçants pour les paiements courants. L’euro numérique, par exemple, s’inscrit dans cette catégorie.
- Les MNBC de gros (wholesale CBDC) : réservées aux banques et institutions financières pour les transactions interbancaires et les règlements de gros.
Le mouvement mondial vers l’exploration ou le lancement de ces monnaies numériques est significatif, avec de nombreux pays à différents stades d’avancement, de l’étude à la mise en circulation effective.
La nature fondamentale d’une MNBC réside dans son émetteur : la banque centrale. Cela lui confère le statut de monnaie souveraine, garantie par l’État, à l’instar des billets de banque. Cette caractéristique la distingue radicalement des cryptomonnaies privées, dont la valeur n’est pas adossée à une autorité monétaire centrale, et des dépôts bancaires, qui sont des créances sur des banques commerciales privées.
Les pays pionniers : où la MNBC est-elle déjà une réalité ?
À ce jour, seuls quelques pays ont franchi le pas du lancement d’une MNBC de détail à l’échelle nationale, la rendant accessible à leur population. Ces initiatives sont souvent motivées par des objectifs d’inclusion financière, de modernisation des paiements et de renforcement de la souveraineté monétaire.
Les déploiements nationaux de détail clairement confirmés dans les informations disponibles sont :
- Les Bahamas ont été parmi les premiers à lancer leur monnaie numérique, le Sand Dollar. Cette initiative visait notamment à répondre aux contraintes géographiques d’un archipel dispersé et à améliorer l’accès aux services financiers pour tous les habitants Source.
- La Jamaïque a mis en circulation sa propre monnaie numérique, le Jam-Dex (ou JAM-DEX), dans l’objectif de rendre les paiements plus inclusifs et efficaces Source.
- Le Nigeria a introduit l’eNaira, une MNBC nationale, avec des motivations similaires d’efficacité des paiements, d’inclusion financière et de réduction de l’informalité. Cependant, son adoption a été qualifiée de faible malgré son lancement Source.
D’autres initiatives notables incluent :
- L’Union monétaire des Caraïbes orientales a déployé le DCash, une MNBC régionale pour plusieurs de ses États membres, marquant un exemple de monnaie numérique transnationale Source.
- La Chine est également un précurseur majeur avec son e-CNY (yuan numérique). Les sources décrivent son statut comme un « pilote avancé » ou un « déploiement progressif » à très grande échelle, avec des volumes et une base d’utilisateurs très importants. Il est donc important de distinguer un déploiement pilote massif d’un lancement pleinement national, les catégories employées n’étant pas toujours uniformes Source.
Lorsqu’il est question de MNBC, la terminologie est essentielle. Un « lancement » implique une mise à disposition générale pour le public, tandis qu’un « pilote » ou une « expérimentation » désigne une phase de test limitée, souvent à une région ou un groupe d’utilisateurs. La prudence est de mise pour éviter de confondre ces étapes, car un projet peut rester en phase pilote prolongée sans jamais atteindre un déploiement national complet.
L’euro numérique et le contexte mondial : projets et préparations
Au-delà des pays ayant déjà lancé leur MNBC, un grand nombre d’autres nations et unions monétaires sont activement engagées dans des phases d’étude, d’expérimentation ou de préparation. L’euro numérique, projet de la Banque centrale européenne (BCE), en est un exemple emblématique.
L’euro numérique : un projet en préparation
Pour la zone euro, l’euro numérique est un projet de monnaie numérique de banque centrale de détail qui est encore en phase de préparation et de conception politique et technique. La BCE confirme qu’il n’est pas encore lancé à ce stade. Sa mise en œuvre dépendra de décisions institutionnelles, juridiques et politiques futures. Les discussions portent notamment sur la préservation du rôle des banques commerciales, le niveau de confidentialité des transactions, la limitation des risques sur la stabilité financière et l’utilité concrète pour les citoyens et les commerçants Source.
Le projet officiel est porté par la BCE, qui étudie une version numérique de l’euro destinée à compléter le cash et à moderniser les paiements dans la zone euro. La date exacte de lancement, le modèle d’accès, les plafonds de détention, le degré d’anonymat et le rôle des intermédiaires bancaires sont autant de points encore en discussion ou à l’étude.
Autres projets et pilotes internationaux
Le mouvement vers les MNBC est mondial. Les résultats fournis montrent une progression très rapide :
- Plus de 130 pays explorent ou étudient des CBDC Source.
- En mars 2024, 36 pilotes étaient mentionnés dans une synthèse Source.
- Des dizaines de pays sont en phase avancée de recherche ou d’expérimentation.
De nombreux autres pays explorent également l’idée d’une MNBC. Les sources mentionnent des projets ou pilotes en cours dans des nations comme l’Inde, le Brésil, la Russie, les Émirats arabes unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Corée du Sud et le Japon Source. Le statut précis de ces initiatives varie considérablement, allant de la simple étude à des tests avancés ou des phases pilotes, en passant par des annonces de lancements futurs.
Il est important de noter que les chiffres globaux sur le nombre de pays « en exploration », « en pilote » ou « ayant lancé » une MNBC peuvent varier selon les sources et les définitions retenues. Une même source peut compter différemment une union monétaire, un pilote national ou un déploiement partiel, ce qui nécessite une lecture prudente de ces statistiques.
Fonctionnement, acteurs et enjeux d’une MNBC
Le déploiement d’une MNBC implique des mécanismes spécifiques, des acteurs variés et soulève des débats importants quant à ses avantages et ses inconvénients.
Mécanisme de fonctionnement
Le fonctionnement exact d’une MNBC dépend du modèle choisi par la banque centrale émettrice. Le schéma général est le suivant : la banque centrale crée et émet la monnaie numérique. Les utilisateurs (citoyens, entreprises) ou les intermédiaires financiers y accèdent via un portefeuille numérique ou un prestataire agréé. Les paiements s’effectuent par transfert direct de valeur numérique, sans nécessiter de billets physiques Source.
Deux architectures principales sont envisagées pour les MNBC de détail :
- Le modèle direct, où la banque centrale gère directement les comptes ou portefeuilles des usagers.
- Le modèle intermédiaire, où les banques commerciales et les prestataires de paiement distribuent la MNBC, agissant comme intermédiaires techniques, tandis que la banque centrale conserve son rôle d’émetteur et de garant Source. C’est ce dernier modèle qui est privilégié pour l’euro numérique afin de préserver le rôle des banques existantes.
Les acteurs impliqués
Un projet de MNBC mobilise une multitude d’acteurs :
- La banque centrale : en charge de la conception, de l’émission et de la gouvernance monétaire.
- Le gouvernement et le législateur : définissent le cadre légal, les objectifs de politique publique et les éventuels changements législatifs nécessaires.
- Les banques commerciales : souvent intermédiaires pour la distribution, l’intégration des clients (onboarding), la conformité et les services de portefeuille.
- Les prestataires de paiement et les fintechs : peuvent fournir les interfaces techniques et les services innovants.
- Les usagers : particuliers, entreprises, commerçants, administrations, qui utiliseront la MNBC au quotidien.
- Les superviseurs financiers : veillent à la conformité, à la lutte contre le blanchiment d’argent et au maintien de la stabilité financière.
Pourquoi les banques centrales veulent-elles une MNBC ?
Les arguments favorables avancés dans le débat public sont généralement les suivants :
- Moderniser et accélérer les paiements nationaux et transfrontaliers, tout en réduisant les coûts de transaction.
- Améliorer l’inclusion financière, en particulier là où une partie de la population est peu bancarisée ou a un accès limité aux services financiers. Les Bahamas et le Nigeria ont mis en avant cet objectif Source.
- Renforcer la résilience du système de paiement public et offrir une alternative publique face aux stablecoins et aux grandes plateformes de paiement privées.
- Mieux contrôler l’infrastructure monétaire nationale ou régionale, assurant ainsi la souveraineté monétaire.
Les critiques et objections les plus fréquentes
Malgré les avantages potentiels, les MNBC soulèvent des préoccupations importantes :
- Vie privée et surveillance : une monnaie numérique peut permettre un suivi beaucoup plus fin des paiements, soulevant des questions sur la confidentialité des transactions.
- Risque de désintermédiation bancaire : si les ménages transfèrent massivement leurs dépôts vers la banque centrale, cela pourrait fragiliser les banques commerciales et leur capacité à accorder des crédits.
- Complexité technique et adoption faible : un lancement officiel ne garantit pas l’usage massif, comme l’a montré l’adoption limitée de l’eNaira au Nigeria.
- Cybersécurité : une infrastructure monétaire numérique devient une cible stratégique pour les cyberattaques.
- Coût de mise en œuvre : le développement, la conformité, le support et l’éducation du public représentent des investissements considérables.
- Question du besoin réel : certains estiment qu’un bon système de paiement instantané peut suffire sans créer une MNBC.
En résumé
Le paysage des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) est en pleine évolution. À ce jour, seuls quelques pays ont pleinement lancé une MNBC de détail à l’échelle nationale : les Bahamas avec le Sand Dollar, la Jamaïque avec le Jam-Dex et le Nigeria avec l’eNaira, bien que ce dernier ait connu une adoption faible. La Chine est un acteur majeur avec son e-CNY, en phase de pilote très avancé et à grande échelle, mais son statut de déploiement national complet est nuancé.
L’euro numérique, quant à lui, est un projet officiel de la Banque centrale européenne (BCE) qui est encore en phase de préparation et de discussion. Il n’est pas encore lancé et sa mise en œuvre dépendra de décisions politiques et techniques futures. De nombreux autres pays sont également à divers stades d’exploration, de recherche ou de pilote, témoignant d’un intérêt mondial pour cette innovation monétaire.
Les MNBC sont des monnaies souveraines numériques, émises par les banques centrales, qui visent à moderniser les paiements, renforcer l’inclusion financière et assurer la souveraineté monétaire. Cependant, leur déploiement soulève des défis importants en matière de vie privée, de stabilité financière et de cybersécurité, qui sont au cœur des débats actuels.
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